Stratégie de Google

Le 4 décembre 2009 Google a annoncé(1) l’ouverture d’un service public de DNS. La plupart des articles de presse sur le sujet se contentent de paraphraser la pub de Google, avec ici ou là certaines inquiétudes sur la montée en puissance de ses capacités intrusives. Une réaction plus originale et diversifiée a été publiée par Information Week(2). Voir aussi celle de Jean-Michel Planche(3).

Quoi de neuf ?

L’existence de DNS offrant un service public est ancienne, (ex. Pacific Root 1996 ?). Malgré le monopole autoproclamé de l’Icann (fondé en 1998) quelques dizaines de DNS indépendants (de l’Icann) ont été créés avec des fortunes diverses. Habituellement qualifiés d’alternatifs (4), ils sont ignorés ou dénigrés par le monopole Icann, qui a ainsi volé à Pacific Root le domaine biz. Le qualificatif ouvert serait plus adéquat pour ces DNS indépendants, car il est bien plus facile d’obtenir chez eux des noms de domaine sans les délais et tarifs exorbitants pratiqués par le monopole Icann.

Le DNS Google, indépendant de l’Icann, vient donc en n+1 ème position dans la liste des DNS ouverts. Aura-t-il un meilleur avenir commercial ? Quelles que soient les visées de Google, on peut d’abord s’interroger sur la clientèle potentielle de son DNS. La pub ne présente rien d’original par rapport à celle d’autres DNS ouverts comme NameSpace (5), NewNet (6), ou OpenDns(7). Par ailleurs, ni le moteur de recherche, approximatif par construction, ni Gmail, avec interruptions fréquentes et bogues permanentes, ne sont très convaincants en matière de fiabilité.

Le choix d’un DNS n’est pas une pratique courante chez les internautes. Rares sont ceux qui savent quel DNS ils utilisent. Par défaut, c’est celui de l’Icann, enregistré dans leur système ou choisi par leur FAI. Fixer soi-même le DNS utilisé requiert un minimum de connaissance et un choix personnel dûment motivé. La pub de Google ne semble pas suffisamment substantielle pour amener une foule d’internautes à changer de DNS. Les FAI pourraient être tentés, contre ristourne, de favoriser le DNS de Google, au risque d’être attaqués pour distorsion de concurrence.

Toutefois l’élément original dans l’annonce de Google n’est rien d’autre que Google. C.a.d. que la puissance économique de cette société pourrait lui permettre d’imposer l’usage de son DNS sans même le consentement ou la perception des internautes. Le lancement du navigateur Chrome et du téléphone Nexus one vise à capter des internautes et de les disséquer dans le moteur de recherche et le DNS de Google pour en extraire leurs profils de consommateurs et leurs préférences relationnelles, sans avoir besoin de les convaincre de changer de DNS, puisque ça se fera à leur insu.

Finalement, cette annonce de service public DNS par Google n’est pas réellement crédible pour appâter des surfeurs de la Toile, elle a surtout pour but de prendre date. Il s’agit de marquer son territoire face aux concurrents habituels, Apple peut-être, Microsoft sûrement, et puis Verisign et l’Icann, dont la vache à lait des noms de domaine est directement menacée. Et ce n’est qu’un hors d’œuvre. Les revenus de Google étant constitués à près de 98% par les liens parrainés, son potentiel accru de profilage personnalisé en temps quasi réel lui permettrait de laminer les profits de tout l’écosystème publicitaire en siphonnant à la source les budgets des annonceurs. Il y a évidemment un risque d’abus de position dominante.

Reste à décoder si Google a aussi dans son collimateur un autre sérieux concurrent, la Chine. Prendre le contrôle de Verisign et de la partie juteuse de l’Icann n’est pas hors de portée de Google, mais la Chine est hors limite. Le DNS chinois a quelques années d’avance sur l’Icann pour offrir des noms de domaines en tous alphabets non latins, ce qui lui permettrait de s’implanter en Asie et Afrique, et partiellement en Europe de l’Est. Les paris sont ouverts.

Et l’Europe dans tout ça ? Euh, on va réfléchir.


Notes
1. http://code.google.com/intl/fr/spee...
2.Article de Information Week
3. ITW de JM Planche dans ZDNet

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